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École d’été Politique des ambiances #4

La ville touchée. L’expérience des textures urbaines dans leurs dimensions infra-ordinaire, culturelle et médiatrice

Du 3 au 7 juillet 2023 sur le campus de Bron, aura lieu la 4e édition de l’école d’été « Politique des ambiances » en collaboration avec Lyon 2, Science Po Lyon, l'Université de Liège, l'école d'architecture de Mons et l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Lyon.

Elle portera sur la thématique de la "ville touchée". Elle mettra en avant les méthodes et problématiques des ambiances pour explorer les politiques et conceptions de la ville contemporaine en privilégiant le sens du toucher. A travers une recherche pluridisciplinaire se déroulant dans la Métropole de Lyon.

  • Problématique

« Vivre c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner. » (Georges Perec, Espèces d’espaces, 1974)

L’expérience du confinement en 2020 a été largement documentée par des photographies d’espaces urbains vidés des voitures, des piétons, rues aux rideaux de magasins fermés. Dans les discours médiatiques, artistiques, dans les médias sociaux, ces images exagèrent les principes formels, géométriques et plastiques des formes urbaines, autrement dit, la matière de la ville. Inoccupées, les voies de circulation se dévoilent comme de larges lignes nues, parcourues par les vaguelettes du pavage ou hachurées par la peinture lisse des bandes blanches sur le bitume brillant ; parfois, elles sont ponctuées par les formes floues et souples de parcelles végétalisées ou de délaissés urbains, l’alignement des arbres. Les grands aplats gris sont délimités par le tracé des pierres plus claires des bordures de trottoir. Dénudés, ces aplats mats rendent visibles les mobiliers urbains et les textures de design urbain, depuis les plots de stationnement ou le relief au sol marquant des parcours accessibles qui viennent soudain cranter le sol piéton.

Par endroits, les places et les trottoirs désertés se sont transformés en lieux entremêlant singulièrement l'inerte et le vivant (des lichens, des mousses, des fleurs). Aux images d'espaces nus, réduits à leurs agencements matériels s'opposaient ainsi celles d'espaces recouverts par des "matières" vivantes. La période exceptionnelle de la pandémie, marquée par le non-usage des espaces publics, a modifié la perception et la lisibilité de leur matérialité, devenue inutile, jusqu'à l'inhospitalité. Ainsi représentée, la ville confinée rencontre l’imagerie fictionnelle de villes post-apocalyptiques. Mais au-delà, l'exemple de l'expérience de l'inquiétante étrangeté des espaces urbains provoquée par le confinement permet d’éprouver la relation critique qui se joue dans les ambiances urbaines entre le quotidien et la rupture ; entre le familier et l’hostile. Les enquêtes portant sur la ville en guerre, sur les attentats terroristes ou encore sur le sans-abrisme saisissent ces relations tensives pour interroger les inscriptions et les représentations du traumatisme ou de la marginalité dans les espaces de vie, qui affectent doublement les formes urbaines et les sujets sociaux. L’effondrement d’immeubles, comme à Marseille ou à Lille, relie vulnérabilités humaines et fragilité matérielle de la ville.

Les grandes canicules constituent d’autres observables de ces tensions entre un design fonctionnaliste de la ville et son expérience pratique et politique. Autre exemple, l’intégration de nouveaux pôles économiques, « performance visuelle-matérielle » par le verre et le béton, génère, au-delà de sa promesse transformatrice énoncée dans les discours médiatiques et dans ceux des pouvoirs publics, des sutures incongrues avec les environnements urbains déjà (ou encore) là, perturbent les paysages sonores antérieurs, affectent les corps dans leur mobilité ou la recherche d’un abri opportun. A contrario, les habitants façonnent leurs propres lectures et appropriations de la ville en « dur » voire participent à la production de textures imprévues par exemple à partir de leurs espaces privés qui « débordent » sur l’espace public ou dans les pratiques d’écrits urbains (de manière intentionnelle comme le graff, ou non intentionnelle, quand il s’agit de laver une voiture en inondant la rue ….).Ces usages tactiques concernent l’espace urbain pratiqué et les discours qui se portent à son endroit (affiches anti airbnb par ex.). Les institutions patrimoniales et les acteurs associatifs participent quant à eux à objectiver le temps long des matérialités urbaines. La matérialité interroge ainsi l’attachement, le lien social, le sentiment d’appartenance qui doit faire avec des espaces hérités comme un enjeu mémoriel, une certaine conscience de l’Histoire et non pas seulement un ordre spatial.

Dans le territoire de la Métropole de Lyon, à Bron, cette école d’été portera l’attention sur le rôle médiateur des textures et de la matérialité dans la fabrique des identités territoriales et leur expérience sensible et sociopolitique. Les participants et participantes seront invités à questionner « la ville touchée » à partir d’une enquête réalisée dans la ville de Bron. Enquêter sur ces relations contrastées avec la matérialité urbaine permet d’interroger les catégories du « bien-être en ville » ou encore de la « ville apaisée », « ville sensible », « ville numérique » que mobilisent les acteurs publics et aménageurs. La manière dont les textures participent à la structuration symbolique et sociale de l’espace public urbain passe par exemple par des mises en contraste entre le /minéral/ et le /végétal/, entre le /propre/ et le /sale/, entre le /neuf/ et l’/ancien/, entre le /lumineux/ et le /sombre/, entre le /bruyant/ et le /silencieux/, etc.

Ces contrastes répondent parfois à des fonctions précises et situées, selon par exemple le type d’affordances qu’ils autorisent ou, au contraire, découragent : (ne pas) se saisir d’une poignée, (ne pas) s’asseoir sur un muret, (ne pas) traverser un seuil, (ne pas) s’allonger sur un banc. Ils peuvent aussi charrier de manière plus diffuse des représentations ou des valeurs qui orientent nos perceptions et nos usages de l’espace public urbain ; ces représentations et ces valeurs peuvent notamment être interrogées au prisme du genre (comment l’opposition masculin/féminin s’inscrit dans le rapport sensible à la ville ?) ou au prisme des formes de vie (comment l’opposition humain/non-humain s’inscrit dans le rapport sensible à la ville ?).

  • Objectifs et programme

Savoir, Faire, Faire-savoir la ville

L’école d’été vise à former les étudiants et jeunes chercheurs en sciences humaines et sociales et en architecture à des méthodologies de recherche et à la conception de projets axés sur le partage de l’espace public. Elle permet de nourrir durablement la réflexion sur les démarches critiques dans la recherche-conception et l’expérimentation des designs urbains.

Les participants apprendront à croiser différentes approches théoriques et méthodologiques sur l’espace public urbain et à en problématiser les manifestations concrètes : ambiances sonores, paysages, partage de l’espace public, usages de cet espace et déplacements, dispositifs d’occupation et de contrôle de l’espace, discours et représentations…

L’enquête s’appuiera sur un temps de déambulation et d’observation qui donnera lieu à une prise de note photographique, matériau initial. En équipe, les participants et participantes développeront la problématique qu’ils et elles auront formulée à partir de cette collecte. La recherche donnera lieu à la réalisation d’une installation et répondra à des enjeux de médiation et de diffusion à un public élargi. Un texte d’accompagnement convoquera des références théoriques, mais également littéraires ou artistiques.

  • Enjeux pédagogiques et scientifiques

/ L’outillage théorique et critique des représentations médiatiques, des stéréotypes et des imaginaires territoriaux ;
/ La réalisation d’une enquête de terrain située, de manière collaborative et pluridisciplinaire;
/ L’expérimentation d’une modalité de diffusion scientifique non académique : restitution des enquêtes via une installation matérielle et la conception d’un parcours sensible destiné à mettre en débat les représentations sur l’espace public et les identités urbaines (débat avec des acteurs de la ville et invités).

  • Intervenants

Julia BONACCORSI, Professeure en Sciences de l’information et de la communication, Université Lumière Lyon 2, ELICO
Damien DARCIS, Chargé de cours en philosophie, Université de Mons
Isabelle GARCIN-MARROU, Professeure en Sciences de l’information et de la communication à Sciences Po Lyon, ELICO
François PROVENZANO, Enseignant-chercheur en Sciences du langage et rhétorique à l'Université de Liège
Cécile REGNAULT, Architecte, Professeure à l’ENSAL, UMR CNRS 5600 EVS
Mathias VALEX, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication, Université Lumière Lyon 2, UR ELICO.